Dans mon ventre, ma gorge, dans le grenier où Chloé beugle en silence. Dans le vide de mes draps, dans les volutes que j’expire, dans l’alcool que je bois. Tu persistes. Tu t’accumules sur les failles, agrandis les béances, nécroses les pourquoi. Tu empiles les souvenirs, mes remords avant tout, quelques mots jolis aussi. Tu projettes en boucle ce qui ne sera : sur l’écran se balancent les pourquoi, s’agitent les mouches, s’écrase l’évidence. Je connais le film par cœur, le moindre accroc sur ta pellicule, pourtant mes yeux ne s’en détournent, fascinés par ses couleurs. Le dénouement fait mal aux joues, bien que je sache ses claques. Toutefois tu continues, rembobinons et puis lecture, et je ne t’en empêche pas.
Play. Ce que ça rend important dans le miroir. Être un réceptacle. Une éponge Danaïde essorée peu souvent. Dans ma gorge l’entonnoir, me gaver de leurs maux, catalyseur de leurs douleurs. Tréteau à leurs peurs et leurs colères. Ce que ça rend important dans le miroir. Ce que ça nourrit l’égo en surface. Pause.
Play. En surface. Puisque Chloé ignore le mensonge, martèle ce qu’être ustensile nous évite l’abandon. L’oubli. Sans leurs yeux nous ne sommes que poussière. Être partout pour se trouver quelque part. Alors même que l’on sait ce qui tourmente le nombril. Rewind.
Play. Entre la violence de nos caresses et la chaleur de ton souffle j’entends les sirènes Chloé rapplique gyrophares aux aguets les remparts menacent la chute s’annonce non non non le repli n’a pas sonné il est encore temps malgré sa bouche et ses murmures la garde doit tenir on ne peut se permettre tu penses un fort si bien bâti ça ne lâche pas au premier coup de langue et puis merde. Pause. Fast Forward.
Des chimères en cascade, des torrents d’utopie. Du fluide esthétique pour nourrir l’imaginaire. Pause.
Chloé baisse le ton, murmure. Je suis Alice, j’ai tout bu absorbé mais au contraire de l’éponge je rétrécis. Je plie mais ne romps pas. Encore. Parce que. Dans mon oreille se déversent leurs larmes, dégoulinent dans mon cou, perlent de mes doigts. Leur douleur s’accumule sur ma peau, pénètre poignards dans ma chair et je souris. Lourde de leur souffrance, je peine enkylosée, des maux plein la gorge en pelote sournoise. Ça occupe tout l’espace, Chloé s’est réfugiée dans un coin, fœtale. Chaque pas un effort, ne pas s’effondrer sous le fardeau. Chercher les outils qui endorment un moment. En user, en abuser. En attendant qu’ils couvrent leur géhenne de solutions et de mieux-être. Espérant que cela ne dure, car mes rotules sont vulnérables.
Chloé continue son ménage de printemps, remanie quelques vieilleries trouvées au fond d’un carnet relié de cuir.
De Cassandre à Circé,
De tes entrailles à ta bouche,
De mes augures à ton avatar.
De ton sang mes doigts glacés,
Ton humeur je goûte,
Ce savoureux nectar.
Discours lapidaires en incise
Dans ma prose et mes hiatus.
Dans l’enfer de nos lits trop vides,
On rêve conditionnel imprécise,
Élabore d’un ensemble les us,
Évite le présent, avides.
Usés que nous sommes par les manques dévorants,
Portons à nos lèvres les baisers dont nous crevons.
Maintenant.
Et inventons.
Les loupiotes en moustique qui s’effritent ; du flou sur l’objectif. Remuer la bile d’antan dans le gosier, sous la luette ça reflue nauséabond.
Chloé est toujours là une poussière au coin de l’œil dans les remous de mon enfer il est quelqu’un qui pisse sous moi au soir d’une Lune vermillon elle sait signaler sa présence prégnante en son grenier elle dépoussière elle range un peu dans mes limbes chuchote des évidences murmure des insomnies déraisonnables qui lacrymalent trop à mon goût dans les fraîcheurs des nuits nantaises lanterne rouge qui vacille l’éthanol ce venin doux donne à Morphée les petits filles pleurent du saindoux les larmes épaisses cirent leurs joues jusqu’à trépas plus un souffle au cœur amonceler regrets et peurs les bris de verre aux écoutilles dans la chaleur de mon larynx s’allongent doucement anges et diptères ces mouches à merde se repaissent des abysses de leurs sphyncters car si les angelots n’ont pas de sexe rien n’est dit sur leurs faux derches l’atmosphère se resserre et le jukebox entre mes tempes brouillent la prose des vers.
Je me revois un peu en toi. Pas littéralement, s’entend. Mais si je fouille, dans tes entrailles jusqu’au coude, je me fais Cassandre et augure le présent. La destruction par le vide. Briller par son absence. Le recul perpétuel. La théorie du ciré jaune : croire que ça protège quand on ne voit que ça. Jusqu’à ce que tu réalises qu’en fait, l’attention que l’on capte n’est qu’éphémère. Que ce que certains nomment hédonisme marginalité jemenfoutisme n’est qu’une version plus élaborée de jesuislà(s). Puisqu’on désire tous une moitié un tiers qui nous écoute renchérit acquiesce débat avec véhémence franchise naturel et qu’il n’en est pas, le simulacre semble l’unique issue. Ce que tu produis est véritable, la méthode c’est autre chose.
Man is least himself when he talks in his own person. Give him a mask, and he will tell you the truth.
Oscar Wilde
Now I’ve got things to do You have too And I’ve got to be me You’ve got to be you So take my hand And feel these lips And let’s savor a kiss Like we’d savor a sip Of vintage wine One more time Let’s surrender To this love divine
Qu’il semble loin le temps de Chloé. Lorsqu’au paroxysme elle m’insufflait les mots. La pauvre retient désormais son souffle, telle une louve au pays des truies, de peur que les édifices de paille, de bois ou de briques ne s’effondrent. Les fondations sont trop fragiles, la chair béante laisse apparaître l’os. Et sans son grenier Chloé se dissiperait. Elle préfère donc entretenir la stagnation, quitte à s’user l’eau jusqu’à putréfaction, protéger son habitat. L’instinct de survie.
Mais dans l’arrière-boutique, elle amasse les bouts de ficelle, tricote quelques mantras. Les cache soigneusement pour mieux les brandir au moment opportun. Elle se nourrit des autres aussi, à leur insu, vampire assoiffé de respirations nouvelles, de trachées inconnues. Bientôt elle vomira de nouveau, torrent d’incipits prêts à assembler, développer, enrober. Quand les muqueuses auront des dents, se protégeront des assauts extérieurs, s’épaissiront pour mieux dégorger.
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